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Liaison après le x final

Voici la première chronique de Jean Rousseau qui assure des formations de linguistique au Centre international d’études pédagogiques. Chaque mois, il tentera d’éclairer une question de grammaire ou de vocabulaire soulevée par les lecteurs de Franc-parler dans le forum de discussion.

Question : “La liaison me pose beaucoup de problèmes, puisque le français n’est pas ma langue maternelle. J’utilise un manuel – Phonétique, éd. Hachette – qui comprend des exercices. Je cite : “Déterminant + Nom –> Liaison obligatoire après : aux, nombreux, deux, six”. Comme vous le constatez, les auteurs donnent des mots spécifiques et pas une règle du type : “le x final se prononce {z} devant la voyelle initiale du mot suivant”. D’après vous, s’agit-il d’une règle générale ?”

Deux questions sont entremêlées.

Pourquoi, pour traiter la liaison, poser d’abord un cadre syntaxique, puis énumérer les mots qui peuvent y figurer ?
Pourquoi ne pas plutôt aborder la liaison en termes de graphies en fin de mot ?

La simple observation permet d’abord de montrer que, si l’on se risquait à avancer une règle générale du genre “le x final se prononce {z} devant la voyelle initiale du mot suivant“, elle serait évidemment fausse, car contredite par l’usage constant des locuteurs.

On remarque en effet aussitôt que la présence d’une -x finale ne suscite nullement la liaison dans :
Un faux | avéré
La voix | humaine
Un prix | élevé

Une telle liaison est même impossible.

En revanche, on l’entendra dans :
Un faux {z} espoir, un faux{z} avis
mon doux {z} amant, le doux{z} ovale de son visage
La liaison y est même obligatoire.

Pourquoi cette différence de traitement ?

Dans le premier cas, un faux | avéré, on a affaire à un groupe formé de Nom + Adjectif
Dans un faux {z} espoir, il s’agit d’un groupe Adjectif + Nom.
La différence est fondamentale, la structure impliquée n’est pas la même. Le rapport des éléments entre eux est de nature différente, la cohésion entre adjectif et nom étant plus forte dans le second cas.

La liaison permet ainsi de refléter la différence existant entre :
Un savant {T} aveugle (Adj. + Nom), au sens d'”un homme aveugle qui a un grand savoir”.
Et
Un savant | aveugle (Nom + Adj.), au sens d'”un savant frappé de cécité”.
Tout natif produit sans difficulté cette distinction spontanément.

Les auteurs du manuel cité dans la question ont donc eu parfaitement raison de ne poser l’existence d’une liaison que dans un cadre syntaxique précis. Car c’est toujours le rapport syntagmatique qui détermine en dernier ressort la nécessité ou l’impossibilité de la liaison, bien plus que la nature de la finale en cause (l’-x en l’occurrence). Par exemple, la liaison est absolument impossible entre un substantif sujet et le verbe :
Le roux | est une jolie couleur

Pour en revenir à l’exemple cité dans la question, dont le cadre est Déterminant + Nom, la cohérence du groupe est très forte : le {z} que l’on y entend est finalement souvent la seule marque orale de pluriel permettant de distinguer à l’oreille entre : leur ami / leurs {z} amis. On peut d’ailleurs remarquer que la même cohérence se constate entre pronom et verbe et que là encore le {z} de liaison est la seule trace orale d’un morphème de pluriel : il aime / ils {z} aiment.

N’ont été effleurés que quelques exemples de liaisons obligatoires ou au contraire impossibles. L’apprentissage de ces liaisons dans la langue orale soulève pour les apprenants étrangers un problème épineux, qui ne peut être pleinement résolu que par une pratique intensive de la langue au milieu de locuteurs francophones natifs.
Le problème est d’ailleurs redoublé par l’incapacité où seront ces francophones de répondre aux questions posées sur ce point par les étrangers. Le locuteur natif ignore totalement à quels principes il obéit : il applique les règles en usage pour ces liaisons sans y penser, car, comme toutes les autres règles auxquelles il se conforme dans sa langue, leur acquisition inconsciente lui interdit d’en rendre compte de manière explicite.

Entre liaisons obligatoires et impossibles, il y a encore la zone grise des liaisons facultatives. Pour elles, la fréquence de la liaison varie considérablement selon les locuteurs en fonction de l’origine sociale, du niveau de langue, du registre, des conditions d’énonciation, du rythme, du ton, du style. Même pour un individu donné la marge de variation peut être considérable (1). Un autre facteur est l’âge du locuteur (2). En règle générale, plus on s’éloigne de la conversation et plus nombreuses sont les liaisons.

Notes :

(1) Tous ces facteurs expliquent qu’il soit difficile à un auteur de manuel d’aller au-delà de la présentation de cas typiques, soit des liaisons obligatoires, soit de celles qui sont interdites. Car l’effort d’exhaustivité se heurte vite – on le voit bien dans l’ouvrage canonique du phonéticien français, Pierre FOUCHÉ, Traité de prononciation française, dernière édition Paris, Klincksieck, 1969 – à une accumulation de contre-exemples et d’exceptions (p. 434-477).

(2) Un linguiste danois du siècle passé, Kristoffer NYROP, dans son Manuel phonétique du français parlé, 8e éd. Copenhague, Glydendal, 1963, cite (p. 128) une anecdote du XIXe siècle rapportée par Ernest Legouvé :
“Un jour, dans une pièce de Mme de Girardin, La joie fait peur, la jeune actrice chargé du rôle de l’ingénue dit, en parlant de fleurs qu’elle avait plantées avec son frère : Nous les avions plantées-ensemble, en faisant sentir l’s. Mme de Girardin bondit sur sa chaise : Pas d’s ! Pas d’s ! s’écria-t-elle. Planté ensemble. Vous n’avez pas le droit de faire de pareilles liaisons à votre âge ! Je me moque de la grammaire ! Il n’y a qu’une règle pour les ingénues, c’est d’être ingénues ! Cette affreuse s vous vieillirait de dix ans ! Elle ferait de vous une Armande au lieu d’une Henriette ; oh ! l’affreuse s !”